« On y voit bien depuis un moment, que la Terre est flambée, qu'y aura bientôt guère le choix qu'entre les camps de concentration et les parcs de loisirs »
(René Fallet, La soupe aux choux, Denoël, 1980). ).
Tandis que s'éternise le triste business infini de l'édition (on dirait, de manière évidemment surplombante : tout a été dit, et bien dit, et il n'y a qu'à relire ce qui fut tel – et à agir en conséquence) ; que s'y bousculent les néo-concepts les plus à même de saisir de manière très originale et, affirme-t-on, définitive, le désastre persistant ;
« Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : “C'est ainsi” » (Appel). ).
que s'y expriment toutes les nuances de l'impuissance de la « société civile-subventionnée », de l'indignation la plus plate aux ratiocinations marxistes-léninistes les plus éventées et ennuyeuses ;
« Les personnes qui assument d'imposer au monde entier une logique bien spécifique ne renonceront pas à leur pouvoir par la seule déconstruction des catégories qui sont censées sous-tendre leurs actes » (Bernard Aspe, La division politique). ).
Tandis que par ailleurs tous les aéroports – points nodaux de l'extension infinie de l'Économie, qu'elle soit touristique de masse ou purement logistique – débordent ; tandis que le tourisme est devenu lui-même le stade suprême de l'impérialisme, et que s'y adonne avec joie (eh oui, car là-bas bien plus qu'ici ON s'y fait servir) la « classe moyenne planétaire » (comme dirait l'autre) ; tandis que « data centers partout » et, surtout, tandis que ce paragraphe participe lui-même, pas seulement par ses circonlocutions théoriques d'ailleurs, de ce qu'il tente péniblement de dénoncer (sans éviter non plus le ridicule, on le verra). Tandis que tout ça, donc, et parce que les « mégafeux » ont très récemment aussi gagné nos contrées (avouons-le d'emblée : nous sommes belges), nous avons pris laborieusement notre plume et tenté de simplifier les données du problème au maximum, de brévifier le propos, et, surtout, de partir du sensible le plus élémentaire pour établir le constat suivant. Il est clair, pour ceux qui ont lu l'Appel et ses suites (et d'autres choses, ne soyons pas dogmatiques), que ce constat est en lui-même assez peu original et de toute façon insuffisant, et que c'est dans la conséquence que les mondes s'élaborent.
« Or ce que Marx introduit dans l'étude des sens de l'homme est décisif : non seulement les cinq sens sont susceptibles de varier dans le temps, mais ils sont l'un des points de réalisation les plus profonds des dominations sociales » (Introduction à l'histoire des sensibilités, La Découverte, 2024).
Il fait plus de 40 degrés en Belgique en juin. Il ne pleut pas. La chaleur se prolonge, jusqu'en août. Canicule interminable. Dont ON tente de relativiser les effets : « c'est l'été il fait chaud ha-ha-ha », « en 1976 déjà », etc. On met de l'argile sur les vitres des toits, et des glaçons dans le lit, on sue comme des porcs. Parfois envie d'en finir avec cette sensation insupportable.
Dont ON tente d'amortir l'impact : il faut boire, rechercher les pièces fraîches, bosser/taffer tôt le matin et tard le soir, arrêter de se plaindre et de dramatiser, s'adapter. Bientôt même ON dit qu'il ne fait pas si chaud que ça, que c'est une hallucination collective qui s'auto-renforce, qu'il suffit de se péter une canette au bord de sa piscine et de foutre la clim'. La « société civile-subventionnée » confisque encore plus fourbement cette expérience sensible en la modulant selon ses normes de recevabilité (des chiffres, une infographie, un rapport circonstancié, une commission appelée à grands cris, des experts sur le plateau du journal télévisé, des gémissements, des promesses). Et bientôt c'est comme si la chaleur avait disparu.
« L'incroyance dont il est question, c'est bel et bien l'incapacité à croire à ce que nous avons sous les yeux, au monde sensible lui-même », comme dirait l'autre.
La chaleur fait rage. Le travail bruyant. Pas une rue sans une baraque en rénovation par des esclaves polonais ou roumains, pas une rénovation sans les instruments de l'enfer que sont les disqueuses et les marteaux-démolisseurs (le marteau-piqueur à portée des caniches, mais disponible avec batterie lithium-ion). Le travail, cet enfer, et donc le bruit, sont autorisés jusqu'à 22 heures. La métropole qui est partout est un chantier permanent. 6h30 du matin ? Le moment idéal pour tondre sa pelouse aussi. Et quand le vent vient de l'est on entend l'autoroute. Les marchandises décollent à moins de 5 kilomètres d'ici, dans le grand bruit de leurs réacteurs. Les alarmes Verisure se déclenchent intempestivement (au milieu de la nuit, bien sûr) et hurlent des dix-quinze minutes leurs appels qui ne semblent remuer personne (ils sont partis en vacances). ON pourrait d'ailleurs nous surprendre sur internet (au milieu de la nuit) en train de comparer les différents modèles de boules Quies.
Étant donné ce qui précède, la chaleur et le bruit, et le temps volé du capital, et l'anxiété dépressive qui nous saisit au milieu de la nuit : la privation de sommeil est une des formes les plus cruelles de torture. Cet état que nous disons affectif renforce encore les impuissances élémentaires.
Et désormais : FEU – Nous n'irons plus aux bois (ils sont cramés)
« La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique [de mise à feu, même, ndlr] de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes » (Appel)
Nous sommes faites comme des rats (ou Turner jaloux).
Il n'existe plus depuis longtemps d'oasis dans ce désert. Aucun refuge. Pas de dehors. Il faut comprendre, c'est-à-dire incorporer, cette évidence même pas fraîche (mais singulièrement réchauffée par les kilomètres carrés partis en fumée).
Nous savons pertinemment le sort qui nous attend / Le désastre n'est pas une métaphore.
Indignation évidemment et colère aussi, en tant qu'il s'agit d'implorer les institutions de fournir plus de moyens, éventuellement des Canadair, et nos amis les pompiers (reprise du précédent tube « Nos amis les soignants ») et l'armée est super sympa aussi. « L'empire se donne partout pour l'agent du retour à la situation normale », comme dirait l'autre.
Le désespoir ou la révolte ? Non, il reste encore la dénonciation.
Pour les plus débiles, il s'agira d'appeler à « punir sévèrement » le fameux type-qui-a-jeté-son-mégot-par-la-fenêtre-de-sa-bagnole.
Pour d'autres encore d'imaginer un complot des éoliennes, ou d'un écolo radicalisé qui aura voulu rendre tangible et réel un hypothétique « réchauffement climatique. »
La joie, cette mauvaise blague. Confrontées à la vision de l'enfer de voir brûler le bon vieux bled de bouseux d'où l'on vient, et ces endroits dans lesquels nous jouâmes enfants, et dans lesquels nous conduisîmes le tracteur de notre grand-père, et aimâmes les odeurs de coumarine dégagées par les foins secs, etc. etc. (un peu de sensiblerie et de gnan-gnan pour finir), cet imaginaire de la « joie militante », qui est actuellement en passe d'acquérir le statut de mot de passe pour les sectateurs d'une sorte de « développement personnel de gauche » qui refuse tout d'un bloc la haine et les « passions tristes », est à vrai dire d'une assez grande tristesse.
Qui nous hait ? Qui détruit les mondes ?
Bombardements de la Marchandise dans un coin reculé de l'Ardenne.
Dans la fumée qui remplissait les vallées, au milieu de la nuit encore, bières en mains pour noyer le feu qui nous rongeait, nous avons rencontré notre passé pourtant, comme dans un rêve : tandis que les bagnoles montaient « voir le feu », et que le bal du 14 août battait son plein de technodance de cambrousse et de culs-de-jeunes-filles (Prendre party), un autre temps s'est élaboré, sans les merdes médiatiques qui remplissaient aussi les vallées, et cette bledarde femme d'il y a 30 ans, ridée, maigre, alcoolisée, à moitié sourde, méconnaissable en somme, a remué ce qu'il fallait de vase pour savoir pourquoi nous nous battr/ions. Ceci rend très mal compte du choc émotionnel que cette rencontre nous aura procuré. « Mon Dieu, ne me laissez pas seul comme avant, à braire dans la nuit comme un âne blessé ! » (Marc Behm, Mortelle randonnée)
ON nous torture toujours plus désastreusement et intensément (la preuve est faite).
(Emmett Grogan, Ringolevio)querelle nous oppose à ceux qui sont prêts à nous faire crever par un travail imbécile ou des guerres insensées »
Quand les haïrons-nous assez ? Quand nous vengerons-nous enfin ? Quand les mettrons-nous hors d'état de nuire ? Ils doivent seulement savoir que nous les haïssons. Quand irons-nous sur le « terrain de la constitution des différents mondes sensibles » (comme dirait l'autre) ? Quand y donnerons-nous consistance ? « Entraver concrètement l'avancée du désert » ET « établir sans attendre des mondes habitables », comme dirait encore et toujours l'autre. Pourquoi cette décision tarde-elle encore ? Et qu'y a-t-il à ajouter verbeusement au désastre sensible ?
« Il fallait donc s'organiser ». (Endnotes, Histoire de la séparation. Vie et mort du mouvement ouvrier)
Et puis voilà, tout (et le désastre) appelle au communisme, en tant qu'il est une « disposition éthique », en tant que « le terme éthique désigne dans notre bouche tout ce qui a trait aux formes-de-vie », à leur jeu et aux « protocoles d'expérimentation qui en font localement la trame ». Une source un peu aigre a résumé proprement la fameuse conséquence dont nous parlions : désertion, départ, prise de parti, « constitution séparée pour une force singulière, qui assume sa sensibilité propre et tente de se la formuler. »
« Être camarades, c'est d'abord bien sûr ne pas repousser dans le futur l'expérience de l'épanouissement réciproque. » (Bernard Aspe, L'avenir ne dure pas longtemps)
Qu'en peu de mots ces choses ont été dites, au fond.
Louis Antonov-Massensko et Evgenia Fuchs, bledardes mortes depuis belle lurette.