Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
Fin août. Dépité, j'ouvre ma messagerie académique. Il paraît qu'ils ont envoyé les emplois du temps. Pour les profs, c'est un peu le moment de la dernière prière où on croit soudainement à un genre de Dieu protecteur capable d'alléger notre planning, et nos épaules avec. Pas de chance cette fois-ci – à croire que j'ai pêché – je commence à 8 heures du lundi au vendredi. « C'est mort, j'y retourne pas ! » Pendant, les quelques jours qui suivent, je grogne ma mauvaise humeur à tous ceux qui me demandent comment j'envisage cette rentrée. J'ai le spleen de septembre, celui qu'on trimballait déjà enfant, et je n'ai rien trouvé de mieux qu'être prof, histoire de ne jamais briser le cercle.
Je ne voulais pas y retourner parce que, comme enfant, je déteste la hiérarchie. Je déteste les horaires qui m'accablent depuis petit et ces satanés murs blancs qui n'inspirent rien, coupent les horizons. Je ne voulais pas y retourner parce que je sais qu'enseigner dans la France de Macron relève d'une bagarre de chaque instant et que nos mobilisations sont rudes et souvent isolées. Je ne voulais pas y retourner parce que c'est de plus en plus insupportable de lire dans les yeux des élèves la détresse et la colère que je ressentais adolescent, assigné à une chaise, 8 heures par jour. Mais j'avais honte de ne pas vouloir y retourner, parce que je sais qu'il y en a qui se lèvent pour plus difficile que moi et pour beaucoup moins que mes 1 900 euros par mois. J'ai intériorisé quelque part la vision dominante selon laquelle mon métier relèverait du privilège plutôt que de la souffrance. Alors, j'ai arrêté de broncher et j'y suis retourné.
Les premiers jours passés, la messe républicaine de la proviseure suivit de réunions de rentrées interminables où chacun s'accroche à ses souvenirs de vacances avant de se faire rouler dessus par le travail, je retrouve mes nouvelles classes. Dans ma posture soulée et détachée, je retrouve finalement quelque chose d'agréable à enseigner. Ils sont sympas, drôles et touchants. Mince, me voilà pris au jeu et reparti pour un an. Alors qu'on travaille sur l'autobiographie, et que je demande aux élèves de choisir un objet qui les définit, l'un d'eux choisit une cage. Je lui demande pourquoi : « J'ai l'impression d'être enfermé entre l'école et chez moi, toute la journée, alors que le seul endroit où je me sens bien, c'est dehors, en nature. » S'en suit un débat, sur l'école et la liberté. Les langues se délient sur la souffrance d'être ici. « C'est une prison ! L'inverse de la liberté ! » J'en rajoute : « Au bout de cinq ou six heures enfermés, on se sent nerveux et se concentrer relève de l'exploit, moi aussi je ne supporte pas. » Dans le couloir, je croise un collègue AESH. Ils vont supprimer deux postes dans le lycée. Les mobilisations vont reprendre. Et j'espère qu'un jour, on arrivera à la briser, cette cage.
Par Loïc