Quand ?
Le 22 novembre à 16h30
Où ?
Les Fleurs arctiques 45, rue du Pré Saint-Gervais 75019 Paris
Ce démontage s'attaque à une des grandes affaires liées à la répression du « mai rampant » italien, cette vague insurrectionnelle de la fin des années soixante qui s'est étendue en Italie sur une dizaine d'année et a connu une répression massive, avec certains moments particulièrement mis en lumière comme le « procès Sofri ».
En 1990, les prévenus Adriano Sofri, Giorgio Pietrostefani et Ovidio Bompressi, tous d'anciens membres du groupe opéraïste Lotta Continua, actif à partir de 1969, sont déclarés coupables de l'assassinat le 17 mai 1972 du commissaire Luigi Calabresi, que les aires subversives considèrent comme responsable du « suicide » par défenestration de Pinelli, militant anarchiste, lors de son interrogatoire dans le cadre de l'affaire de la Piazza Fontana (1969).
L'accusation se construit essentiellement sur la base des aveux de Leonardo Marino, lui aussi ex membre de Lotta Continua, qui bénéficiera du statut de repenti. Sofri et Pietrostefani auraient commandité la mort de Calabresi, tandis que Marino affirme avoir conduit Bompressi, le tireur, au lieu de l'assassinat.
Comme beaucoup des procès de l'époque, celui-ci a donné lieu à une épopée judiciaire avec appel, cassation, puis confirmation du verdict par la cour d'appel de renvoi, avalisée par la cour de cassation en 1997. Une demande de révision est acceptée en 1999 mais la cour d'appel confirme la condamnation et la cour de cassation rejette le pourvoi en 2000. Enfin, en 2003, la CEDH juge irrecevable un ultime recours fondé sur le droit à un procès équitable.
Si une telle procédure a été possible, c'est que l'accusation reposait presque entièrement sur des aveux malmenés par les faits. De nombreuses contradictions entre les paroles de Marino et les témoins oculaires furent relevées. Et les preuves matérielles véritables étaient rares ou disparues. Aussi une telle affaire permet-elle de se confronter à la valeur judiciaire de l'aveu et du témoignage ainsi que sur le poids du statut de repenti dans les mains du pouvoir.
Mais ce qui va nous intéresser c'est aussi la défense de Sofri centrée sur une revendication d'innocence appuyée sur une analyse de la conflictualité sociale italienne semi-conspirationniste de type « stratégie de la tension », c'est-à-dire selon laquelle la conflictualité serait le simple résultat d'une volonté de l'État et de ses services secrets de criminaliser le mouvement en l'attisant (!). Cette affaire, mise en exergue au détriment des milliers d'autres similaires par la gauche italienne et française, par exemple par l'historien Carlo Ginzburg, qui la qualifie de « procès en sorcellerie, ou par Umberto Eco qui la considère comme un « accident judiciaire », alors que les années de prison étaient alors distribuées par milliers, interroge la pertinence d'une défense factuelle adossée sur une lecture anti-subversive des faits qui serait opposée à une défense plus politique ou peut-être moins connivente, sinon véritablement de rupture.
Venez donc en discuter avec nous.
Saboter la machine judiciaire implique de comprendre comment fonctionnent ses rouages quand elle s'exerce, comment elle peaufine ses engrenages pour mieux nous broyer. Alors il nous a semblé pertinent de proposer des occasions de pratiquer ensemble des démontages, en se donnant le loisir d'accorder collectivement toute notre attention à des déconstructions aussi méticuleuses que possible d'affaires judiciaires précises, passées ou actuelles, pour mieux se préparer à affronter la justice et la répression quand nous nous retrouvons contraint de le faire. Chaque affaire est singulière, et toutes ou presque pourront nous intéresser, qu'elles aient défrayé la chronique, marqué l'histoire ou qu'elles participent d'un fonctionnement quotidien d'une justice toujours trop près de la vie de tout un chacun, et on espère que comprendre ces affaires spécifiques nous permettra d'en savoir plus sur le fonctionnement de l'ensemble du dispositif, et de trouver comment s'y opposer.
Concrètement, on propose un rendez-vous régulier et public (une fois par programme) pour plonger ensemble dans une affaire choisie préalablement selon les propositions ou occasions, et sur laquelle ceux et celles qui voudront le faire se seront penchés en amont, à partir des documents et informations qu'on peut réunir selon les cas, pour restituer aux autres à la fois la construction de l'accusation et la stratégie de défense choisie ainsi que la manière dont elle s'est élaborée. On pourra ensuite tous discuter à partir de ces éléments, en s'inspirant des formes de prises en charge collective des défenses qui se sont développées dans les suites de mai 68, par exemple, mais sous une forme « désactualisée », hors des enjeux immédiats d'une défense réelle en cours.
Pas besoin de connaissances spécifiques préalables, bien sûr, pour participer, d'autant plus que le point de vue que nous choisirons est celui de tous ceux et celles qui peuvent se retrouver face aux tribunaux et qui ne sont pas prêts à laisser la machine judiciaire les broyer, et non pas celui des spécialistes ou relais de la justice auxquels trop souvent le champ libre est laissé, parce que tout est fait pour nous conduire à le leur abandonner. Il s'agirait donc au contraire de s'habituer à ne plus déserter le champ de l'élaboration collective, et de chercher à donner un sens concret à la notion de défense collective.