Après avoir lu le communiqué de la Préfecture suite à la soirée de dimanche, il nous a semblé nécessaire de partager notre récit, de décrire comment ue stratégie de peur et de violence a été mise en place tout au long de la soirée par les force de l'ordre.
Une tradition : la fête de fin de festival là où tout le monde se retrouve
Comme depuis une dizaine d'années maintenant, le dernier soir du festival, nous organisions la désormais traditionnelle fête de clôture de Chalon dans la rue, cette année le dimanche 26 juillet 2026. Improvisée et de taille modeste à ses débuts, cette fête a attiré de plus en plus de monde au fil des années. Face à cette popularité, nous nous sommes organisé.e.s pour garantir à la fois une bonne ambiance et la sécurité du public. Deux éditions n'ont pas eu lieu car nous n'avions justement ni l'énergie, ni les forces vives pour honorer cet engagement.
Tout le monde vient à cette fête : les derniers fêtards qui refusent que le monde reprenne sa marche normale, les professionnels du monde entier venus sélectionner des spectacles, les artistes qui ont joué durant tout le festival, les équipes techniques qui - après avoir permis à l'un des plus grands festivals de France de se tenir - ont elles aussi envie d'en profiter, et enfin les services de renseignements territoriaux. Les autorités se réjouissent qu'enfin les derniers festivaliers aient quitté le centre-ville.
Cette année, le contexte était un peu différent : le mercredi 22 juillet 2026, nous avions reçu la visite d'un commissaire de justice venu constater l'occupation illégale de nos bâtiments en vue d'une procédure d'expulsion (CF articles du JSL à ce sujet). Cette fête était alors annoncée comme une fête de soutien au collectif et le public y a répondu largement présent. La joie était au rendez-vous. Au programme : karaoké live - crêpes et DJs de qualité, et, comme chaque année, tout le monde était là.
Des invités surprises jusqu'alors inconnus des services de la fête
Aux alentours de 1h30, une vingtaine de policiers, à notre connaissance municipaux, nationaux et membres de la BAC, se sont positionnés autour du port pour en bloquer les accès. Il nous ont alors avoué que cet objectif était en l'état impossible à atteindre (des personnes continuaient à arriver, depuis la zone de la déchetterie ou par le chantier tout proche). Mais un attroupement s'est tout de même naturellement créé sous le pont de Bourgogne, d'où arrivait la majeure partie des nouveaux-venus après la fermeture de la plupart des cours du festival. Cet attroupement s'est progressivement mué en fête parallèle. Pendant environ 3 heures, les forces de l'ordre ont empêché les fêtard.e.s d'accéder à La Méandre, tout en autorisant la sortie des personnes déjà présentes. Le rythme de ces sorties a été ralenti par le peu de lisibilité du dispositif en place et l'agressivité des armes, équipements et 5 chiens déployés. Nous avons plusieurs fois sollicité les agents pour qu'ils rendent la possibilité de sortie plus claire. Un gradé a finalement été chercher un mégaphone. L'effectif s'est donc retrouvé à faire tampon entre les deux fêtes. Quelques moments de tension ont eu lieu au cours de ce blocage. Des membres du collectif se sont alors relayés pour temporiser et négocier avec la police.
Vers 2h du matin, nous avons appris qu'une compagnie de CRS était en route pour Chalon. Ces effectifs de la CRS 83 se sont positionnés le long des hangars côté rue Denis Papin vers 4h du matin.
À 4h30, avant l'intervention des CRS, nous avons organisé nous-même l'évacuation du site.
À 4h50, il ne restait sur le site que l'équipe organisatrice de la fête. Après avoir expliqué à la police nationale - avec qui nous échangions régulièrement depuis le début de la soirée - que les personnes restantes faisaient partie des organisateur.ice.s, l'ordre a été donné aux CRS de nous évacuer. Un ligne de CRS s'est alors déployée le long du quai et la charge a été rapidement donnée, sans plus aucune discussion et sans sommation sur un espace privé. Deux tentatives d'interpellation ont échoué malgré les coups portés par les CRS et nous nous sommes réfugié.e.s dans nos hangars, sous les coups de matraques et de pieds donnés dans les rideaux de fer.
D'après les témoignages, les festivalier.e.s que nous avions invité.e.s à partir et qui se dirigeaient vers l'espace d'hébergement temporaire ont alors été pris en chasse par les mêmes CRS ainsi que de l'autre côté du pont de Bourgogne où la fête qui s'y était improvisée a été dispersée. On nous rapporte des tirs de gaz lacrymogènes, de nombreuses charges sans sommation et des petits groupes de CRS mobiles isolant des personnes et les passant à tabac avant de rejoindre leur ligne, et ce jusqu'aux environs de 5h30. Côté festivalier.e.s, on nous rapporte de nombreuses blessures par contusion. Nous comptons aussi deux interpellations.
Empêcher cette fête, c'est assumer une stratégie de la peur
Les témoignages et vidéos que nous avons récolté ainsi que nos différentes interactions tout au long de la soirée avec les forces de l'ordre nous permettent d'affirmer ce qui suit :
- les policiers nationaux et municipaux qui sont arrivés sur site les premiers n'ont pas été à l'initiative du dialogue avec les organisateur.ice.s. Le commissaire présent, alors que son rôle l'oblige à la clarté, semblait volontairement entretenir une zone de flou quant à ses intentions. Il a reconnu cependant devant certain.e.s interlocuteur.ice.s faire la différence entre le collectif occupant le lieu et le reste du public présent à la fête dans leur objectif d'évacuation.
-les policiers présents avant l'arrivée des CRS ne prenaient pourtant pas le risque d'empêcher les rares personnes qui débordaient de leur dispositif de passer en longeant la partie des quais sans barrière qui donne sur la Saône. Ils indiquaient régulièrement aux personnes souhaitant sortir qu'elles le pouvaient et les laissaient s'en aller sans fouilles ni contrôles. Les deux maîtres-chiens présents en permanence avec ce premier effectif de police se sont permis de provoquer des spectateur.ice.s avec leurs chiens en faisant des allers-retours au milieu du petit groupe rassemblé côté Port Nord. Certains policiers nationaux ont insulté les festivaliers sans même avoir été provoqués. De par leur simple présence, ils ont engendré un attroupement le long de la Saône qui aurait pu dégénérer.
- au moment de leur intervention sur le quai du Port Nord, les CRS se sont déployés le long de la Saône avant d'opérer un mouvement de balayage du quai, tentant ainsi d'évacuer des personnes qui se trouvaient alors sur leur lieu d'hébergement. Ils ont à plusieurs reprises donné des coups, insulté et tenté d'interpeller des membres de l'équipe organisatrice qui rentraient se mettre à l'abri à l'intérieur des hangars. Ils ont finalement frappé violemment sur les rideaux de fer une fois que ces derniers étaient fermés.
- lors de leur intervention sous le Pont de Bourgogne ainsi que le long des quais, les CRS ont ensuite chassé des groupes qui étaient déjà en train de partir sans opposer de résistance ni même érigé de barricade comme il est mentionné dans le communiqué de presse de la préfecture. Il ont fait usage de gaz lacrymogène à proximité de tentes et de caravanes. Il ont organisé ce que de nombreux témoignages décrivent comme une chasse à l'homme pour cette fin de festival en isolant certains groupes ou individus pour les passer à tabac.
Qui protège qui ?
De notre côté, nous avons pour habitude de gérer nos fêtes dans une logique de réduction des risques, en tentant d'anticiper les situations dangereuses liées à un rassemblement festif et de se donner les moyen de les limiter. C'est une pratique propre au monde des free-party, des squats et plus globalement des communautés qui n'ont ni le pouvoir, ni les moyens, ni systématiquement l'envie d'organiser des fêtes dans un cadre légal.
Ce dimanche soir à la Méandre, une douzaine de personnes se sont pleinement consacrées à la gestion du risque engendré par l'intervention des forces de l'ordre, avec pour objectif de faire durer la fête le plus longtemps possible sans mettre les festivalier.e.s en danger.
Nous avons commencé par observer et analyser la situation. En allant à la rencontre des forces de l'ordre pour essayer de savoir quel était leur objectif, nous avons assez rapidement constaté que la fête pouvait continuer tant que les effectifs de police n'augmentaient pas, tout en regrettant que de nombreux.ses festivalier.es soient bloqué.es en dehors du site. Nous voulions que la fête dure le plus longtemps possible tout en garantissant un cadre sécurisant.
Nous avons informé les festivalier.e.s de la présence des forces de l'ordre peu après leur arrivée, afin que les personnes qui le désiraient puissent partir pour éviter des situations de panique. Nous avons appelé à éviter les hostilités. Nous avons par quatre fois au cours de la soirée répété ces invitations et prérogatives et transmis au public des informations rendant compte de la situation, et ce le plus précisément possible.
Finalement, une fois que l'intervention de la CRS 83 nous a paru imminente, nous avons orienté les derniers festivalier.e.s présent.es en direction de la sortie pensant ainsi satisfaire la demande des forces de l'ordre et éviter une charge de leur part.
Il est clair que tout au long de la soirée, l'ensemble de nos choix a été guidé par la prise en compte de dangers très probables en cas de d'attaque de la police. Nous avons eu pour volonté de ne pas mettre les personnes présentes face à une situation risquée et piégeuse, provoquée par la seule présence des forces de l'ordre sur le quai en bord de Saône. Nous sommes encore toutes et tous choqué.es par le décès de Steeve lors de la fête de la musique il y a 5 ans à Nantes dans un contexte similaire, et le risque d'une répétition d'un tel drame était présent à tous les esprits dimanche soir à partir du moment où la police s'est installée aux abords des hangars. Pourquoi est-ce la CRS 83 (qui a été créée en 2023 pour la région Auvergne-Rhône-Alpes sur le modèle de la toute nouvelle CRS 8, pensée comme unité de choc pour les contextes de violences urbaines) qui a été envoyée dans ce contexte, si ce n'est pour envoyer un signal clair d'hostilité à la Méandre et au monde de la fête libre ?
On se retrouve l'année prochaine !
Deux jours après ces événements et suite à notre appel à témoignage, des récits et des vidéos nous arrivent par dizaines et nous nous rendons compte que l'accord silencieux qui rendait cette fête possible les dernières années avait bel et bien volé en éclat. Le fait que cela arrive l'année où le Collectif la Méandre est menacé d'expulsion n'est pas anodin. L'attitude des forces de l'ordre montre la volonté de réprimer par la violence physique et verbale les participant.e.s. afin des les effrayer, sinon pourquoi ne pas avoir laissé le rassemblement se dérouler paisiblement comme à chaque fois ? De notre côté, nous avons mis en place une ligne d'écoute pour prendre en charge les traumatismes psychologiques liés à cette soirée.
Dans tout le pays, tous les week-ends, des gens se regroupent pour danser et faire la fête et malgré la répression qui se durcit, les gens continuent de faire la fête et s'organisent pour se protéger de la police. Cette fête que nous organisons avec amour et passion depuis 2018 fait désormais partie de l'ADN du festival, au même titre que le Collectif La Méandre fait partie de la ville de Chalon. Nous nous pensions protégé.e.s de ces logiques sécuritaires et répressives, nous savons aujourd'hui qu'avec toute la bonne volonté dont nous pouvons faire preuve, cela ne sera jamais assez suffisant pour les autorités. L'année prochaine, le monde aura probablement changé mais la nécessité de se retrouver en fin de festival dans la fête sera toujours là. Nous serons là, encore plus nombreux.se.s et chargé.e.s de cette expérience, nous trouverons les moyens de nous retrouver, faites-nous confiance !