
Source :Compte Facebook, le 29 juillet 2026
Etiqe :On ne sait pas
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Alors que des incendies frappent sévèrement la Gironde depuis le 22 juillet, un nouveau front pourrait bientôt s’ouvrir pour les autorités françaises. Des habitants du Porge, village ravagé par les flammes, ont annoncé leur intention de saisir la justice, estimant avoir été abandonnés au profit de communes plus huppées. À ce stade, les éléments disponibles ne permettent pas d’étayer cette accusation.
Le feu qui a ravagé la commune du Porge, en Gironde, en a allumé un autre, qui ne s’éteindra pas avant des mois. Le 28 juillet, un collectif d’habitants de la ville la plus touchée par les mégafeux qui ont embrasé le sud du pays a annoncé son intention de porter plainte après la destruction de 185 habitations, a révélé FranceInfo.
« Notre objectif est simple : obtenir des réponses concrètes, faire toute la lumière sur les événements et obtenir la réparation des préjudices subis », explique l’une des organisatrices de la fronde. La colère qui a conduit à cette action part d’un « sentiment d’abandon » décrit par de nombreux résidents interrogés par les médias (Libération, Sud Ouest, BFM TV…).
En cause : le « sacrifice » présumé de leur ville au profit de la pointe du Cap-Ferret, située plus au sud, un territoire cossu suspecté d’avoir bénéficié de davantage de moyens pour lutter contre les flammes. Moyens qui ont fait défaut au Porge, duquel des effectifs de pompiers ont été retirés pour se rendre en direction de la presqu’île, alors que la commune était toujours menacée.
« Je pense que ce qu’ont vécu les habitants du Porge […] c’étaient les portes de l’enfer. [Et] il n’y avait personne avec eux […] pour sauver le patrimoine de familles qui ont travaillé toute leur vie pour s’acheter une maison. […] C’est pas des maisons secondaires de stars sur une presqu’île. […] La décision qui a été prise ici, c’est une lutte des classes », a déclaré un témoin au micro de BFM TV, traduisant le sentiment de nombreux habitants qui ont perdu leur maison.
Pointée du doigt, la préfecture, qui pilote les opérations, se refuse pour le moment à commenter la polémique sur le fond. « La seule priorité qui nous guide depuis le début, c’est de préserver les vies humaines », a réagi la préfète de Gironde, Sophie Brocas, lors d’un point presse le 29 juillet. « Au Porge, j’entends dire que nous aurions détourné les moyens : toutes les questions sont légitimes […] et nous devons y répondre, […] le travail sera fait en transparence avec rigueur, mais quand l’événement sera terminé. Le temps de la crise n’est pas celui de l’explication. »
L’État a-t-il vraiment abandonné Le Porge à son sort ? Il est pour l’instant difficile de répondre à cette question, tant que les opérations de maîtrise du feu sont toujours en cours et que leur bilan n’est pas connu. Mais l’exploitation des témoignages relayés dans la presse et des données en sources ouvertes permettent de mieux comprendre le déroulé des événements et les éventuels arbitrages auxquels ont été confrontées les autorités.
Un feu incontrôlable
L’incendie se déclare vers midi, le mercredi 22 juillet, dans la commune voisine de Saumos, aux abords de la route de l’Esquirot, à l’est du département. Le foyer se situe dans une zone très boisée, à quelques kilomètres au nord-est du Porge, tandis que le vent souffle vers le sud-ouest avec des rafales à plus de 30 km/h.
La Gironde a été placée la veille en vigilance rouge pour les feux de forêt : la végétation et l’air sont secs et des températures franchissant les 30 degrés sont annoncées pour l’après-midi. Toutes les conditions sont réunies pour que le brasier s’étende rapidement.
Aux alentours de 18h, le feu pénètre par l’est sur le territoire de la commune du Porge, selon des données satellitaires. Le brasier se déplace dans les parties boisées du territoire mais ne menace pas encore directement le village, situé plus à l’ouest.

Des pompiers tentent d’éteindre des feux de forêt à l’aide d’un camion-citerne près du Porge, dans le sud-ouest de la France, le 23 juillet 2026. Photo : ROMAIN PERROCHEAU / AFP
À 21 h, la préfecture de Gironde informe que le feu a déjà parcouru 800 hectares entre Saumos et Le Porge. La représentation de l’État dans le département chiffre le déploiement des moyens pour maîtriser le feu : « 500 sapeurs-pompiers, 2 dash, 2 canadair, 4 air tractor et 150 moyens de secours terrestres [des véhicules de lutte contre les incendies, à usage médical ou de secours routier, ndlr] ». D’autres renforts sont prévus.
Les premières évacuations ont lieu sur le territoire du Porge, principalement depuis le front de mer : les 3 500 vacanciers du camping de La Grigne sont réorientés au nord vers Lacanau, ainsi que les 600 véhicules aux abords de la plage du Gressier. Les principaux axes routiers qui mènent au Porge, les départementales D3, D107 et D5E4, sont fermés.
Quelques heures après son départ, l’incendie présente déjà les caractéristiques d’un feu convectif, selon un officier interrogé par Sud Ouest. C’est-à-dire qu’il s’auto-alimente en générant son propre vent, le rendant particulièrement imprévisible et virulent. Et donc difficile à combattre.
La situation bascule le jeudi 23 juillet au petit matin. À 7 heures, le feu a parcouru plus de 2 000 hectares sur une large bande qui s’étend vers le sud-ouest et menace la ville de Lège-Cap-Ferret, en bordure du bassin d’Arcachon. Le front de lutte est décuplé alors que les moyens humains déployés au sol sont toujours de 500 sapeurs-pompiers, selon la préfecture.
Surtout, les vents défavorables menacent d’étendre le brasier encore plus à l’ouest vers la plage du Grand Crohot. Le feu risquerait alors de couper les voies d’accès à la presqu’île du bassin d’Arcachon, où se trouvent des dizaines de milliers de touristes et résidents. Les villes de la pointe ne sont desservies que par un seul axe principal, la D106, qui remonte par le sud-est en traversant Lège-Cap-Ferret, elle-même située sur la trajectoire de l’incendie.
Au Porge, plus au nord, la situation devient critique dans la journée de jeudi : le feu commence à encercler la ville par le nord, l’est et le sud, et les habitations qui longent l’avenue du bassin d’Arcachon, à la sortie sud du village, sont entourées par les flammes.
Autrement dit, dès le 23 juillet, la lutte contre le mégafeu en Gironde est partagée entre la défense du Porge et de ses alentours, et la maîtrise du nouveau front au sud. Pour éviter que la presqu’île ne se transforme en souricière, les soldats du feu établissent une ligne de défense aux abords de Lège-Cap-Ferret. À 21h30, la préfecture annonce que 800 pompiers et 260 moyens de secours terrestres sont mobilisés pour juguler le brasier.
Les habitants évacués, les pompiers redéployés
C’est dans ce contexte qu’intervient la polémique sur le retrait des moyens du Porge pour aller soutenir l’effort de défense de la presqu’île. Dans le courant de la journée de jeudi, « le feu s’étend un peu plus et on commence à avoir moins de moyens, [qui] sont retirés de la commune », témoigne Jean-Luc Lesueur, pompier volontaire au Porge, au micro de FranceInfo. Une information que semble corroborer BFM TV, qui filme vers 11h le départ d’une colonne de camions du Porge vers Lège-Cap-Ferret.
La plupart des témoignages attestant du départ jugé massif des pompiers situent néanmoins cet exode dans la nuit du jeudi au vendredi, soit peu après l’évacuation du Porge et des communes menacées. Aux alentours de minuit, alors que le feu « enfle », la préfecture ordonne en effet l’évacuation du Porge et de Lège-Cap-Ferret. Dans les heures qui suivent, l’ordre d’évacuation est étendu à toutes les villes de la presqu’île.
« Tout d’un coup, à une heure du matin, après l’ordre d’évacuation, [les pompiers] ont disparu sans explication », témoigne Pierre Haurouard, ancien conseiller municipal du Porge, dans les colonnes de Mediapart. Une heure du matin, c’est l’heure à laquelle le feu a franchi la ligne de défense établie aux abords de Lège-Cap-Ferret, selon la préfecture, précipitant la décision d’évacuer la presqu’île.
Mediapart affirme que Le Porge n’est alors plus défendue que par les pompiers du village « et leurs deux seuls camions ». Une habitante interrogée par Libération prétend, elle, que le contingent de soldats du feu stationné dans la ville est passé de 700 à 200 hommes. Une chose semble acquise : entre le jeudi et le vendredi, la présence des pompiers a diminué.

Des pompiers inspectent les lieux lors d’une opération de brûlage dirigé dans une forêt du Porge, au nord du bassin d’Arcachon, le 30 juillet 2026. Photo : Philippe Lopez / AFP
La préfecture ne nie pas que des moyens aient pu être réalloués du Porge vers le front sud de l’incendie. « On déplace les moyens de lutte, mais on ne démunit pas une commune pour en favoriser une autre », s’est défendue la préfète Sophie Brocas, en visite au Porge le 27 juillet.
Au lendemain de l’évacuation des villes du bassin, le 24 juillet, la représentante de l’État semblait déjà devoir se justifier en insistant sur la difficulté des opérations aux abords de Lège : « En faisant sauter le verrou [de la ligne de défense], l’incendie [se dirigeait] vers la presqu’île du Cap-Ferret. Ce n’est pas facile d’évacuer une presqu’île de 40 000 occupants quand il n’y a qu’une seule route. »
Mais quelle a été l’ampleur exacte du redéploiement des moyens de lutte au sol du Porge vers Lège-Cap-Ferret les 23 et 24 juillet ? N’était-il pas possible de laisser plus de pompiers et de matériel au Porge pour sauver les maisons, sans renoncer à mettre en danger les personnes menacées par l’extension de l’incendie au sud ?
Nous n’abandonnons jamais un territoire au bénéfice d’un autre
Dans ses communiqués, la préfecture ne précise pas la ventilation des effectifs et des véhicules en fonction du secteur ou de la commune, et se refuse à tout commentaire sur le volet opérationnel tant que le moment de la crise ne sera pas passé. « Un RETEX [pour retour d’expérience, un document préfectoral contenant le déroulement et l’analyse de la gestion de crise, ndlr] sera fait ultérieurement », se contente d’indiquer la préfecture aux Surligneurs.
Certains pompiers ont toutefois accepté de livrer leur analyse à chaud de la situation. Face à un feu qui « bougeait tout le temps », il était « normal de réorganiser le chantier », a par exemple déclaré le capitaine Victor Willems, pompier du Calvados dépêché au Porge, à un reporter de Libération.
« Nous n’abandonnons jamais un territoire au bénéfice d’un autre », a lui aussi souhaité rectifier le commandant Matthieu Jomain du SDIS 33, dans les colonnes de La Croix, même s’il entend « l’agacement et la détresse des victimes ».
« Il y a toujours eu une présence au Porge et dans les environs », poursuit le soldat du feu, qui rappelle la « réalité du terrain » : un feu « extrêmement violent, qui génère son propre vent », ce qui rend « très difficile le travail de nos cellules d’anticipation », et pose un réel danger pour les professionnels, même aguerris. Or, les pompiers veillent aussi à « préserver la vie » de leurs effectifs. « Il ne faut pas perdre de vue qu’une maison ne vaudra jamais la vie d’un homme », souligne Matthieu Jomain.
Le commandant rappelle également qu’en vertu de leur mission de « protection des individus », les sapeurs-pompiers doivent « accompagner et sécuriser les évacuations ». Là où l’évacuation de l’agglomération du Porge concernait environ 3 500 résidents selon le dernier recensement de l’Insee, celle de la presqu’île a provoqué le déplacement d’environ 40 000 personnes, selon la préfète Sophie Brocas. Une différence d’échelle qui pourrait justifier le redéploiement des moyens engagés au Porge ?
Dans un entretien au Monde publié au moment de la parution de cet article, le patron des pompiers de Gironde, Marc Veulen, s’interroge, sans écarter l’hypothèse : « J’aimerais savoir très précisément de quel moment de l’intervention nous parlons. Si c’est du jeudi soir, nous expliquerons, lorsque nous aurons retravaillé le déroulé, que c’est le moment où l’incendie, de retour sur la commune du Porge, a tourné, en même temps qu’une saute de feu enflammait le centre-ville de Lège et que les arbres brûlaient le long de la départementale D3. Il a alors fallu travailler sur l’ensemble du territoire. Quels ordres ont été donnés ? Cela fait partie du retour d’expérience que nous ferons. Comment peut-on imaginer que nous aurions abandonné une partie de la population alors que Le Porge n’était pas complètement évacué ? »
Redirection des moyens aériens
Reste une interrogation, celle de la distribution des moyens aériens, formulée par le maire du Porge, Martial Zaninetti. S’il assure qu’il est « inexact » de dire que sa commune a été abandonnée, l’édile estime que les bombardiers ne sont « probablement pas arrivés assez vite » et se demande « si les bons engins ont été utilisés au bon moment ».
Là encore, il semble que l’ouverture du front sud à partir de jeudi a modifié les priorités d’intervention, au détriment du Porge.
D’après une analyse publiée par un internaute fondée sur les données du traqueur d’aéronefs ADS-B Exchange, les moyens aériens se rendent au-dessus de Saumos dès les premières minutes de l’incendie, le mercredi 22 juillet.
Dès 13 heures, les bombardiers Dash puis les avions Air Tractor soutenus par des hélicoptères survolent la zone en continu. Deux Canadair, qui n’apparaissent pas sur les images parce qu’ils ne partagent pas leur position, sont aussi mobilisés, comme le montre cette vidéo de Sud Ouest. Le premier d’entre eux arrive sur zone à 15h49, selon Le Monde, soit deux heures après le premier signalement des flammes.

Un avion bombardier d’eau A-172 larguant de l’eau sur un feu de forêt au Porge, dans le sud-ouest de la France, le 31 juillet 2026. Photo : Sarah Meyssonnier / POOL / AFP
Puis, à partir de jeudi, les survols au-dessus du Porge se font plus rares : dans la matinée, les avions concentrent leurs efforts à Lège-Cap-Ferret, puis doivent effectuer des détours plus au sud, vers Biscarrosse, dans les Landes, où un autre incendie se déclare dans l’après-midi. En début de soirée, les appareils survolent le front nord de l’incendie, au niveau de Saumos, où des foyers sont toujours actifs. Les Surligneurs n’ont toutefois pas été en mesure de retracer le parcours exact des Canadair pour la journée de jeudi.
Dans un communiqué publié à 20h, la préfecture reconnaît avoir effectué un choix tactique : « Plusieurs nouveaux départs de feu ont nécessité l’engagement immédiat des moyens aériens sur d’autres secteurs du département, conformément à la stratégie opérationnelle consistant à traiter en priorité les feux naissants afin d’éviter leur propagation. » La journée de vendredi est plus contrastée, avec des survols plus denses sur le front sud du brasier dans la matinée, et sur sa partie nord, dont Le Porge, dans l’après-midi.
Les maisons des résidents du Porge auraient-elles pu être sauvées si les moyens aériens avaient été répartis différemment ? Là encore, difficile de l’affirmer sans une analyse beaucoup plus détaillée des événements. D’autant que le vrai motif de questionnement se situe peut-être ailleurs.
Dans un entretien à Sud Ouest, Éric Durand, secrétaire général adjoint du Syndicat national du personnel navigant de l’aviation civile, assure que le feu girondin aurait pu être tué dans l’œuf si plus de Canadair étaient disponibles. « Si nous avions pu appliquer une attaque massive dès le départ, on aurait limité la progression [de l’incendie], les choses auraient été différentes », soutient le pilote, qui regrette que seulement « cinq à sept » Canadair sur une flotte de 12 appareils soient actuellement mobilisables, les autres étant « en maintenance ».
Au départ du feu, le 22 juillet, cinq de ces avions étaient utilisés ailleurs dans la bataille contre les incendies : trois dans le Var, deux autres en Corse. Résultat, seuls deux d’entre eux pouvaient être déployés en Gironde, alors qu’« il en aurait fallu quatre » pour « appliquer la doctrine, vu l’ampleur que prenait le feu », analyse le syndicaliste.
De quoi relancer une autre polémique, en marge des débats sur le « sacrifice » du Porge : celle de la responsabilité du gouvernement dans l’annulation de crédits dédiés à la sécurité civile qui a poussé, en 2024, à l’annulation provisoire de la commande de deux Canadair. Les fonds ont depuis été rétablis, et la commande passée. La première livraison est prévue… en 2032.
Article mis à jour le 31/07 à 19h25 avec la réaction de Marc Veulen au Monde.
Auteurs :
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
L’article Feux en Gironde : l’État a-t-il sacrifié Le Porge pour sauver le Cap-Ferret ? est apparu en premier sur Les Surligneurs.
Tom Poulot (en rouge) et ses proches nettoient le terrain après l’incendie, début juillet. © Tom Poulot
«Le monde est peut-être foutu, mais pas ses habitants», s’exclame Tom Poulot, le sourire aux lèvres. Difficile d’imaginer qu’au début du mois de juillet, lors de notre première rencontre avec cet agriculteur des Pyrénées-Orientales, une profonde tristesse marquait son visage. Au milieu des débris calcinés, à la recherche de ce qui pouvait encore être sauvé, il venait de voir partir en fumée le projet d’exploitation agricole autonome qu’il construisait seul depuis six ans à Vinça. Les violents incendies qui ont ravagé plus de 5 000 hectares dans le département ne l’ont pas épargné. «Après tous mes efforts, j’allais enfin pouvoir m’enregistrer officiellement comme agriculteur, mais le feu m’a tout pris», rembobine-t-il aujourd’hui.
Démuni et à bout de force, il se résout à lancer une cagnotte, encouragé par une amie. Deux semaines se sont écoulées depuis la publication de son témoignage dans Vert et les soutiens se sont multipliés. Ce vendredi, elle atteint presque l’objectif des 40 000 euros grâce aux dons de plus de 1 200 personnes. «Avec le prix de la vie aujourd’hui, je ne m’attendais pas à un tel élan de générosité», s’étonne Tom Poulot. Sur les réseaux sociaux, il tient à répondre aux centaines de messages d’encouragement qu’il a reçus. «J’étais au fond du trou, je n’avais aucune rentrée d’argent pour m’aider et, voir que les gens ont le cœur sur la main, ça m’a sauvé», reconnait-il.
Après l’incendie, Tom Poulot et ses proches cherchent dans les débris ce qui peut être sauvé. © Tom Poulot
L’agriculteur a également été surpris par la solidarité qui s’est manifestée entre voisin·es après les incendies. Dans son village, l’équipe municipale et les riverain·es ont aidé à nettoyer les parcelles après le passage des flammes. «On aurait dit une grande famille», confie-t-il. Chacun lui demandait ce dont il avait besoin, même lorsqu’il ne s’agissait que de «trois fois rien» comme quelques bouts de tuyau ou des piquets de clôture.
Passé le choc de l’incendie et grâce aux nombreux soutiens, l’agriculteur reprend espoir et commence déjà à imaginer de futurs projets. «Ma famille a halluciné», s’amuse-t-il. Il souhaite tout reconstruire avec la même démarche : «Toujours en récup, toujours en low-tech, pour vivre la vie avec le vivant.» Pour retrouver son activité de maraîchage, il va devoir commencer par s’occuper de la question de l’eau. Les abris qui captent l’eau de pluie et les gouttières doivent notamment être changés, «avant l’automne pour remplir les réserves en prévision de l’été», précise-t-il. En hiver, il replantera son verger. Il prévoit aussi d’avoir de nouvelles poules au printemps prochain.
Pour l’heure, Tom Poulot prend du temps pour son fils et lui. Pendant l’incendie, Léo, dix ans, n’était pas présent. À son retour, face aux dégâts, il a simplement dit que «ce n’était pas si grave, que la vie continuait». Une réponse qui incite son père à vouloir construire «un projet encore mieux qu’avant» pour «ne pas laisser à nos enfants un monde trop pourri».

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L’âge de faire : L’hydrologie régénérative, ça vient d’où ?
Samuel Bonvoisin : On a choisi ce terme pour désigner la science de la régénération des cycles de l’eau, par l’aménagement du territoire. C’est balbutiant : on récupère des données éparses auprès des hydrologues, hydroclimatologues, hydrogéologues, agronomes, pour comprendre comment ça fonctionne. Les données sur le cycle de l’eau évoluent, mais sont assez peu diffusées. Il devient urgent d’expérimenter.
En quoi votre approche est-elle nouvelle ?
Dès qu’on parle de changement climatique, on parle de gaz à effet de serre. Or, la transformation des paysages aussi a une incidence. Avec le remembrement agricole, on estime qu’1 million de km de haies et 800 000 mares ont été supprimés en France. La profondeur moyenne des sols était de 23 cm il y a deux siècles, elle est aujourd’hui de 15 cm. Or, selon la FAO (1), la matière organique peut retenir environ vingt fois son poids en eau. Enfin, avec la politique du tout-tuyau généralisée dans les années 60, l’eau est évacuée au plus vite des caniveaux vers les égouts, en ville et sur les bords des routes. Les paysages n’ont plus la même capacité de stocker l’eau dans le sol, le sous-sol, la végétation et l’atmosphère. L’enjeu, c’est de travailler dans le sens exactement opposé à ça : ralentir, répartir, infiltrer, stocker.
Comment ça se passe concrètement ?
Pour ralentir l’eau, on utilise des techniques agronomiques : couvert végétal, culture sur sol vivant… Il faut aussi répartir son infiltration, car elle a tendance à fuir les crêtes et se concentrer dans les vallées. Par exemple, le Keyline design (2) utilise les courbes de niveaux pour que les sillons de culture dispersent l’eau. Cette technique permet de travailler à grand échelle, avec le matériel habituel. Pour infiltrer l’eau, on convoque des techniques ancestrales. Les baissières ou béals sont des fossés d’infiltration qui suivent les courbes de niveau. Les fascines sont de petites barrières de branchages posées sur de fortes pentes. Il y a aussi les terrasses, les bassins d’infiltration…
Et en dehors de l’agriculture ?
On réfléchit par bassin versant. En forêt, on travaille sur l’étagement des arbres. Sur les rivières, on ralentit, on refait du méandrage, on imite les barrages des castors… Et en zone urbaine, on désimperméabilise, on végétalise, on sort de la logique de l’évacuation des eaux. Des techniques, il y a en a plein ! Maintenant, pour avoir un impact à grande échelle, il faut repenser nos politiques agricoles et de gestion des eaux pluviales, et organiser d’urgence un nouveau remembrement !
Un remembrement ?!
Oui. Il faut qu’on se retrousse les manches, qu’on se réunisse dans tous les villages, et qu’on se dise : comment on ne laisse plus d’eau fuir le village ? Comment on plante des haies, on réaménage des mares ?
Vous vous appuyez sur des expériences existantes ?
Dans les années 50 à 70, Percival Alfred Yeomans, en Australie, a repris la ferme familiale devenue très aride. Fallait-il changer les variétés cultivées pour s’adapter ? Il a choisi d’aller dans le sens opposé, en aménageant le paysage pour qu’il y ait le plus d’eau possible. Son travail a été repris à titre individuel, mais aussi à l’échelle de territoires, en Chine et en Jordanie. En Inde, grâce à la fondation Paani et au financement d’un acteur de Bollywood, des habitants du Maharashtra ont creusé à la houe des milliers de kilomètres de baissières. Quatre ans plus tard, le résultat est incroyable. En France, il y a plein d’exemples, surtout en permaculture, mais seulement par petites touches. Et en 2022, quand la sécheresse a bousculé tout le monde, des agriculteurs qui manifestaient contre les mégabassines ont demandé : on n’en veut pas… mais qu’est-ce qu’on veut ?
Avez-vous l’impression d’aller à contre-courant ?
Une partie du monde de l’hydrologie a commencé à se bouger, et il y a de plus en plus de « villes perméable ». Par contre, avec les débroussaillements des sous-bois, on tue la forêt (lire ci-dessus). En agriculture, on fait du pompage, de l’irrigation, et la réponse politique à la sécheresse est celle de la sobriété : remplacer les cultures par des variétés moins gourmandes en eau. Ça ne répond pas au problème, au contraire : on crée des déserts. Attention, s’adapter et régénérer, ça n’a rien à voir !
Vous voulez dire qu’en s’adaptant à la sécheresse, on ne fait que l’accompagner ?
Cette course permanente à l’adaptation est mortifère : l’eau, c’est pas une ressource comme du pétrole, dont il faut simplement limiter l’utilisation ! On est dans un cycle, rendu fonctionnel par les plantes qui y participent. Par exemple, dans le Sud de la France, on est en train de remplacer le maïs par du sorgho, plus adapté à la sécheresse, car il a moins besoin de faire de l’évapotranspiration pour son processus de photosynthèse. Du coup, on n’a plus de transfert d’humidité !
On sait que végétaliser et rétablir le cycle de l’eau a des effets sur le climat local. Et au-delà ?
On a l’habitude de parler de géopolitique de l’eau par rapport aux rivières, mais il y a aussi une géopolitique atmosphérique. Les pays continentaux, éloignés de l’évaporation des océans (l’eau bleue), sont plus dépendants que les autres de l’évapotranspiration des végétaux et du sol (l’eau verte). Une fois que l’eau est renvoyée dans l’atmosphère, en moyenne, elle y reste neuf jours, et parcourt 200 à 500 km, avant de retomber sous forme de pluie (3). Le lieu où tombe la pluie est influencé par les masses d’air et les vents dominants. Or, en changeant le paysage, on change aussi les masses d’air (4). En Europe, si les pays côtiers [qui bénéficient de l’eau bleue, ne renvoient plus assez d’eau verte dans l’atmosphère], l’Allemagne et l’Autriche vont se retrouver à sec ! À l’inverse, si on plante massivement dans le sud de la France, on freine l’avancée du désert.
Si on n’est ni paysan ni élu d’une collectivité, qu’est-ce qu’on peut faire ?
Tous les gens qui ont une cour ou un espace extérieur, peuvent faire un jardin de pluie en débranchant leur réseau de collecte des eaux pluviales (lire p.19), et planter des écosystèmes jardin-forêt. Ils peuvent aussi sensibiliser, commune par commune, bailleur social par bailleur social, à l’intérêt que l’eau s’infiltre dans le sol plutôt qu’elle ne parte à la station d’épuration, ce qui coûtera moins cher. Les naturalistes, eux, peuvent aider à réhabiliter le castor : le fait de l’avoir éradiqué a contribué à perturber le cycle de l’eau.
Recueilli par LG lors d’un entretien téléphonique,
complété par la conférence de Samuel Bonvoisin : « Et si nous pouvions cultiver l’eau ? »
1- Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations Unies.
2- Conception sur lignes clés.
3- C’est une moyenne : il y a aussi des retombées locales.
4- Un sol artificiel, non couvert, dégradé, renvoie plus de chaleur dans l’atmosphère.
Cet article « S’adapter et régénérer, ça n’a rien à voir ! » est apparu en premier sur Le site du journal L'âge de faire.
C’est un problème majeur de la « transition » qui est pourtant largement passé sous silence : est-il envisageable d’extraire de la planète Terre – système fini – les métaux nécessaires à la construction des machines panneaux solaires, éoliennes, réseaux électriques, etc.) que réclame sa réalisation ? Et surtout, quelles conséquences sociales et environnementales aurait cet extractivisme ? Dans l’ouvrage La Ruée minière au XXIe siècle*, la journaliste et philosophe Celia Izoard mène l’enquête sur « les métaux à l’ère de la transition » et apporte de nombreux éléments de réponse.
Rio Tinto, le troisième groupe minier de la planète, tient son nom de celui du village espagnol où il a commencé à exploiter le cuivre à la fin du XIXe siècle. L’autrice s’y est rendue pour voir à quoi ressemblait désormais ce site. Réponse, donnée par un guide touristique enthousiaste : un « paysage étrange qui ressemble à la planète Mars ». Certes, un fleuve – le Rio Tinto, c’est malin – continue de couler, mais son eau est tellement acide que rien ne peut y survivre. Sur terre, pas un arbre, pas une plante. Au lieu de la montagne de 535 mètres de haut qui se dressait là il y a quelques décennies, se trouve désormais une fosse, de 420 hectares et 230 mètres de profondeur. Si ce n’était que ça…
Les exploitations de ce type ne consistent pas uniquement à creuser pour « extraire » les matières intéressantes. Ici, les roches ne contiennent que 0,4 % de chalcopyrite – même pas du cuivre, mais un minéral sulfuré d’où on extrait ce métal. Il faut donc broyer la roche, puis plonger la poudre obtenue dans divers bains chimiques (on vous passe le nom barbare des hydrocarbures utilisés, mais c’est pas joli-joli). A-t-on alors obtenu du cuivre ? Penses-tu ! Tout juste un « concentré » qui ne l’est pas tant que ça : sa teneur ne dépasse pas 23 %.
Tout ça est donc envoyé en Chine, où il va être chauffé à très haute température pour envoyer les impuretés dans l’atmosphère, puis re-bain chimique associé à une bonne petite électrolyse et,enfin, voilà du cuivre, concentré à 99,99 %,
Les mines de la « transition » ne sont donc pas des grands trous qu’il suffirait de reboucher une fois l’exploitation terminée. Elles engendrent des pollutions qui perdureront plusieurs milliers d’années. Or, la « transition énergétique », qui correspond grosso modo à l’électrification de nos usages, nécessiterait un extractivisme tout simplement insoutenable, pour peu qu’on veuille le regarder en face. L’Académie des sciences observe par exemple que « le programme de véhicules électriques français fait appel à des quantités de lithium et de cobalt très élevées, qui excèdent, en fait et à technologie inchangée, les productions mondiales d’aujourd’hui, et ce pour satisfaire le seul besoin français ! ». Le livre de Celia Izoard est en cela essentiel à plus d’un titre. Il démontre, de manière implacable, que la transition qui nous est vendue est une chimère, matériellement irréalisable et qui pourrait, au nom de la lutte contre les émissions de CO2, dévaster la planète d’une autre manière.
« On ne peut miser sur les énergies renouvelables qu’en réduisant drastiquement la production et la consommation. » Elle nous montre aussi l’importance, et la légitimité, de lutter contre l’ouverture de nouvelles mines – alors que nous pourrions être tentés de vouloir « prendre notre part » des pollutions utiles à cette transition : les besoins sont tels qu’« ouvrir des mines en Europe ne signifie (…) pas rapatrier les mines, mais en créer en Europe et partout ailleurs. » Selon l’autrice, se battre pour des mines plus « propres » ou plus « responsables » serait une erreur stratégique : « Avant de se demander comment obtenir des métaux de façon moins destructrice, il faut se donner les moyens d’en produire et d’en consommer moins ».
NB
* La ruée minière au XXIe siècle, de Celia Izoard, éd. Seuil, coll. écocène, 340 pages, 23 €.
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Source :Compte Facebook, le 27 juillet 2026
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Alors que près de 120 000 hectares ont déjà été brûlés depuis le début de l’année 2026, Emmanuel Macron aurait fait « annuler » l’achat de « 16 Canadairs ». C’est en tout cas ce qu’affirme un internaute sur Facebook.
Des voix s’élèvent pour critiquer le manque de moyens consacrés à la lutte contre les incendies, et l’internaute semble avoir trouvé la solution idéale : demander de l’aide à la Russie.
Moscou dispose d’un appareil qu’il présente comme particulièrement efficace : le Be-200, capable d’avaler 12 000 litres d’eau en quelques secondes, contre environ 6 000 litres pour les Canadairs CL-415 utilisés par la France. « Hélas la France (Macron), est trop fière pour demander le prêt de ces appareils à la Russie », soutient-il. Et d’ajouter : « [Emmanuel Macron] préfère engraisser ce voleur, corrompu, menteur de Zelensky que de demander à Poutine », ponctue-t-il, sans retenue.
Les incendies ont déjà fait de nombreuses victimes, à l’image des 220 000 personnes évacuées en Gironde ou des quatre pompiers morts en luttant contre les flammes. Cette situation inédite, liée au dérèglement climatique, peut mettre les nerfs à vif.
Pour autant, les informations avancées par l’internaute sont fausses ou trompeuses. D’abord, « l’annulation de la commande de 16 Canadairs » est impossible… puisque cette dernière n’existe pas. Ensuite, le bombardier Be-200, présenté sur les réseaux sociaux comme une solution alternative, a fait l’objet, en 2011, de tests qui n’ont pas convaincu les autorités françaises, alors qu’elles envisageaient son acquisition.
Une commande européenne groupée
Depuis les départs de flammes, les partis politiques s’accusent mutuellement d’avoir contribué, par leurs décisions, à l’impréparation face aux incendies. Dans ce contexte, il peut être difficile de démêler l’invective du fait.
Ce que l’on sait, c’est que l’Union européenne a réalisé une commande groupée de Canadairs à l’été 2024, comme le rapporte une note de la commission des finances du Sénat. Au total, 22 appareils ont été achetés et douze d’entre eux serviront à la flotte permanente de rescEU. Il s’agit de la réserve stratégique de protection civile de l’Union européenne, mobilisable lorsque les capacités nationales et les aides volontaires des États membres ne suffisent plus.
Les dix Canadairs restants seront partagés entre plusieurs pays européens, dont la France, qui recevra deux DHC-515 en février 2028. Ils viendront compléter la flotte française, composée de douze Canadair CL-415 et de huit Dash 8 Q400-MR, qui peuvent larguer jusqu’à 10 000 litres d’eau, mais doivent se poser pour être rechargés. Les secours français disposent également d’hélicoptères bombardiers d’eau et d’Air Tractor, des avions légers pouvant larguer jusqu’à 3 000 litres d’eau.
Malgré nos recherches, nous n’avons trouvé aucune trace de l’annulation de l’achat de « 16 Canadairs » par la France. Ce chiffre a sans doute été inventé par l’internaute. En revanche, le budget consacré à l’achat de deux Canadairs a bien été annulé en 2024 par le gouvernement de Gabriel Attal, comme Les Surligneurs l’ont déjà documenté.
Ce n’est pas la seule erreur dans la publication partagée. En effet, l’internaute soutient que la France aurait pu demander un « prêt » à la Russie pour prêter main-forte aux pompiers qui luttent contre les flammes.
Un test non concluant du BE-200
Certes, comme l’ont expliqué nos confrères de La Voix du Nord, en juin 2011, le service départemental d’incendie et de secours des Alpes-Maritimes (SDIS 06) avait publié un communiqué de presse expliquant que le Be-200 allait être testé par les secouristes français en vue d’une éventuelle acquisition.
Mais ce test se serait révélé négatif, à en croire les informations publiées sur le blog de Frédéric Marsaly, journaliste spécialisé dans l’aéronautique. La France aurait ainsi fait le choix de ne pas passer commande auprès de la Russie, notamment en raison de « la consommation de carburant », jugée « élevée » et obligeant à « limiter la charge utile au profit du carburant pour disposer d’une autonomie convenable », écrit le journaliste.
Et pour cause : en 2011, au moment de ces essais, les relations franco-russes étaient nettement moins tendues qu’elles ne le sont aujourd’hui. La même année, Nicolas Sarkozy affirmait même que les relations entre les deux pays étaient « au beau fixe », tandis que la France finalisait la vente à la Russie de porte-hélicoptères Mistral.
Les tensions actuelles, aggravées par l’invasion de l’Ukraine et les sanctions adoptées contre Moscou, ne sont sans doute pas de nature à favoriser l’achat d’un appareil russe par la France. Pour autant, ne pas mentionner la décision prise en 2011 sans rappeler que celle-ci aurait d’abord reposé sur des considérations techniques et opérationnelles revient à présenter une explication incomplète et donc trompeuse.
Auteurs :
Auteur : Antoine Mauvy, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste
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Le GR20 est l’une des grandes randonnées les plus prisées d’Europe. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert
Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Corse, sur le sentier du GR20. L’une des randonnées les plus prisées d’Europe voit ses pentes s’éroder et sa biodiversité s’effacer.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.
«Cette année, c’est le bordel !» L’expression revient invariablement dans la bouche des gardien·nes de refuge et des randonneur·ses sur le parcours du GR20, en Corse. En ce mois de juillet, l’incendie qui s’est déclaré sur la commune d’Albertacce (Haute-Corse) bouleverse l’itinéraire de randonnée et le planning des réservations dans les douze refuges gérés par le parc naturel régional de Corse (PNRC). Le 14 juillet, 200 personnes engagées sur le célèbre sentier se sont retrouvées bloquées au refuge de Tighjettu. Face au risque que l’incendie atteigne le GR20, la préfecture a ordonné la fermeture de la portion de sentier comprise entre la station de ski de Haut Asco* et le refuge de Ciuttulu di i Mori. Cette interdiction n’a été levée que dix jours plus tard, une fois le feu fixé. Plus au sud, un autre tronçon est également resté fermé pendant une semaine.
Balisé depuis 1970, ce chemin de grande randonnée relie Calenzana à Conca, du nord-ouest au sud-est de la Corse. Avec ses 180 kilomètres (km) et près de 12 000 mètres de dénivelé, il est l’un des parcours les plus corsés d’Europe. C’est notamment ce qui en fait un itinéraire incontournable où poser ses semelles pour nombre de passionné·es de trek et de trail à travers le monde.
Le GR20 traverse la Corse du nord-ouest au sud-est. © IGN
Résultat, l’engouement déborde en une surfréquentation toujours plus forte. Au risque de déranger la faune, comme le gypaète barbu, seule espèce de vautour présente sur l’île, dont il ne reste que quatre couples. Ou encore de piétiner la flore. «Il y a des endroits où les pentes sont très érodées», constate un professionnel de la montagne corse qui souhaite rester anonyme. Dans la descente vers le lac de Nino, l’un des bijoux du GR20, les passages humains ont creusé une multitude de sentes poussiéreuses qui s’entremêlent sur toute la largeur de la pente, au détriment de la végétation.
Chaque année, la fréquentation ne cesse d’augmenter. De mai à octobre 2025, le PNRC a comptabilisé 150 000 nuitées dans ses refuges. En 2021, le parc avait enregistré 130 000 nuitées, en augmentation de 25% par rapport à 2019, qui était déjà une saison record post-Covid. Pour l’heure, difficile de se prononcer sur 2026. Les restrictions causées par les incendies poussent des trekkeur·ses à s’orienter vers d’autres itinéraires comme sur les mare a mare (de la mer à la mer) ou le sentier des douaniers du cap Corse. Des destinations promues par la Fédération française de randonnée pédestre comme alternatives à la surpopulation du GR20.
Sur l’île de Beauté, la montagne se réchauffe bien plus vite que le littoral. «En quarante ans, la température moyenne de l’air a augmenté d’1,4°C au bord de la mer et de 5,2°C à 2 000 mètres d’altitude», présente Antoine Orsini, hydrobiologiste à l’université de Corse, en s’appuyant sur les relevés de Météo-France. En altitude, la température de l’air peut dépasser les 30 degrés Celsius (°C). Quant aux rivières, leur eau ne rafraichit plus les baigneur·ses. Pour cause : en été, la température de surface des lacs qui les alimentent dépasse fréquemment les 20°C.
À 1 710 mètres d’altitude, le lac de Melo, dans la haute vallée de la Restonica, se situe sous la crête empruntée par le GR20. Comme la quarantaine de lacs naturels de Corse, il est une relique de l’époque glaciaire. «Quand j’ai commencé comme professeur, il y a quarante ans, sa température était autour de 17°C en été. En 2022, on l’a mesuré à 21°C. Quatre degrés de plus, c’est monstrueux !», s’inquiète l’hydrobiologiste.
La pente pour descendre au lac de Nino est érodée par le passage des randonneur·ses. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert
Dans ces conditions, la survie des poissons et autres espèces aquatiques est menacée. «Pour les salmonidés, la limite de mortalité est à 20, 21°C. En 2022, des centaines de poissons sont morts en quelques jours» dans le lac de Nino, déplore Pierre-Jean Albertini, en charge du suivi scientifique des lacs d’altitude à l’Office de l’environnement de l’île. Parmi eux figuraient des truites corses, aussi appelées truites à grosses taches, que l’on trouve uniquement dans la région. Comme ces poissons, «60% des espèces sont endémiques à la Corse, du fait de l’insularité et de l’altitude», détaille Antoine Orsini. La conservation des habitats aquatiques est donc d’autant plus importante.
La baignade et la fréquentation des berges peuvent aussi polluer l’eau, à cause de la crème solaire, de l’urine et de la sueur. «Les organismes aquatiques y sont extrêmement sensibles. Par exemple, les urines, qu’elles viennent des randonneurs ou du bétail, apportent des chlorures, autrement dit des sels», détaille l’hydrobiologiste. Ces chlorures contribuent à l’eutrophisation des lacs, soit un déséquilibre écologique qui entraîne une prolifération d’algues.
À proximité du lac de Nino, l’eau des pozzini s’est évaporée. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert
Les berges du lac de Nino sont constituées de prairies tourbeuses, parsemées de ruisseaux et de mares caractéristiques de Corse, les pozzini (pozzines, en français). Les fortes chaleurs et le piétinement des humains et du bétail provoquent leur assèchement et leur érosion. «Lorsque l’on marche sur les pozzini, c’est comme une éponge que l’on presse. L’eau sort et une partie s’évapore», illustre Antoine Orsini. Sur place, plusieurs petits groupes de touristes marchent sur les pozzini pour s’approcher des chevaux et des vaches qui paissent : aucun panneau ne leur indique la fragilité du milieu.
Après un demi-siècle d’observation de la montagne corse, pour Antoine Orsini, l’expression de changement climatique est trop faible : «Je préfère parler de bouleversement climatique.» De son point de vue, il devient urgent de limiter «dans l’espace et dans le temps» la fréquentation sur le GR20. «Un écosystème que l’on n’agresse pas pourra peut-être s’en sortir», plaide-t-il.
Pour stabiliser et lisser la fréquentation sur toute la saison, le parc incite à réserver dans ses refuges à l’avance via une plateforme sur internet. Une mesure qui ne suffit pas à enrayer la hausse de la fréquentation, d’autant que d’autres solutions d’hébergement, proposées par des structures privées, sont également disponibles. Le bivouac est interdit en dehors des aires prévues à proximité des refuges et des bergeries qui accueillent du public. Les contrevenant·es risquent une amende de 135 euros. La baignade, interdite dans les lacs, est passible d’une amende de 68 euros.
Le refuge de Manganu, sur le GR20. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert
Antoine Orsini souhaiterait que le tracé du GR soit plus éloigné des milieux aquatiques et des pozzini. Actuellement, il traverse et jouxte celles du lac de Nino sur près d’1,5 km. L’hydrobiologiste aimerait aussi que des quotas soient instaurés : c’est ce qui se pratique dans les calanques de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il pense qu’il faudrait restreindre l’accès pendant les périodes caniculaires, qui mettent une pression forte sur les milieux. Lorsqu’on lui demande si l’été est toujours adapté pour arpenter la montagne corse, il répond : «On devrait ouvrir le GR trois mois par an, au printemps et à l’automne.»
Dans une île où la part économique du tourisme est de 39%, selon l’Insee, difficile de faire accepter des restrictions aussi fortes. Pour l’heure, le PNRC n’envisage pas la mise en place de quotas. Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Antoine Orsini enjoint aux professionnel·les du tourisme d’être conscient·es que la dégradation de l’environnement nuira aussi au pouvoir attractif de la Corse : «Si on ne fait rien, on va aussi tuer la poule aux œufs d’or.»
*Pour les noms de localités, des toponymies corses ou françaises peuvent coexister. Nous avons fait le choix d’inscrire les noms retenus sur les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), sauf dans les citations de nos interlocuteurs.